
L’Inde a longtemps été décrite comme un géant endormi dans le monde du vin. Cette vision paraît aujourd’hui de plus en plus dépassée. Ce qui se dessine désormais n’est pas un marché en attente d’éveil, mais un marché déjà engagé sur une trajectoire ascendante, porté par une population jeune, une hausse du revenu disponible, une approche plus modérée de la consommation d’alcool et une curiosité croissante pour le vin et l’hospitalité.
Lors d’un récent échange, l’ASI s’est entretenue avec Amrita Singh, présidente et cofondatrice de la Sommelier Association of India. Son parcours, ainsi que celui de l’association, offrent un éclairage particulièrement pertinent sur la rapidité avec laquelle les choses peuvent évoluer lorsque énergie, structure et collaboration internationale se rejoignent au bon moment.
Les origines de l’association sont, à bien des égards, révélatrices. Lors du Concours ASI du Meilleur Sommelier du Monde à Paris en 2023, Amrita s’est posé une question simple : qui est le meilleur sommelier d’Inde ? La réponse, ou plutôt son absence, a mis en lumière un manque devenu difficile à justifier.
« Je me suis dit : nous sommes 1,4 milliard. Nous sommes la population la plus importante, mais aussi la plus jeune… comment se fait-il que nous ne soyons pas encore représentés ? »
Ce qui a suivi n’a rien eu d’une exploration hésitante, mais plutôt d’une construction déterminée. Aux côtés de Mattia Antonio Cianca et Salvatore Castano, deux figures bien connues de l’ASI, et avec le soutien de Vinod Abrol sur les volets opérationnels et réglementaires, l’équipe s’est attelée à créer ce qui n’existait pas encore en Inde : une association à but non lucratif alignée sur les standards de l’ASI, dans un environnement réglementaire particulièrement complexe.
Du début de l’année 2023 à janvier 2024, la Sommelier Association of India a pris forme. Dès février, elle était officiellement admise au sein de l’ASI lors de l’Assemblée Générale à Monaco.
« Nous avons travaillé en étroite collaboration… pour construire ce qui était nécessaire, car l’Inde n’avait jamais eu d’association de sommeliers à but non lucratif. »
Pour un pays de cette envergure, il s’agissait d’une avancée majeure, mais seulement d’un point de départ.
Ce qui a suivi est, à tous égards, remarquable.
« Nous comptons aujourd’hui plus de 200 membres… environ 110 sommeliers, le reste étant composé de professionnels du secteur et de passionnés. »
Ce chiffre, modeste à l’échelle mondiale, reflète pourtant quelque chose de plus essentiel que la taille : il traduit une intention et une dynamique.
La structure a été pensée avec précision : adhésion, formation et compétition. Les trois piliers qui structurent l’ASI à l’échelle internationale sont désormais actifs en Inde. Le pays a déjà accueilli ses premiers examens de l’ASI Diploma et de Certification Level 1, avec un calendrier désormais bien établi. La première édition du concours Meilleur Sommelier de l’Inde a également eu lieu, et son lauréat, Jai Singh, représente déjà le pays à l’international.
Si les chiffres racontent une partie de l’histoire, le contexte plus large en révèle une autre. L’Inde est aujourd’hui le troisième marché mondial des boissons alcoolisées, mais selon Singh, le vin ne représente qu’environ 1 pour cent de la consommation. Pour certains, ce chiffre peut suggérer une limite ; pour d’autres, comme Singh, il incarne un potentiel de croissance.
« Le vin ne représente qu’1 pour cent du marché aujourd’hui… mais sur les cinq à sept prochaines années, il progresse à près de 17 pour cent de croissance annuelle composée, ce qui en fait la catégorie la plus dynamique. »
Les moteurs de cette évolution sont clairs. L’Inde est un pays jeune, avec un âge moyen d’environ 27 ans. Le pouvoir d’achat progresse, tandis que l’exposition internationale s’accélère grâce à la technologie et aux voyages.
Selon Singh, « c’est une population très jeune, dynamique et en pleine évolution… les classes moyennes et supérieures sont en forte croissance. »
Une génération qui n’a pas grandi avec le vin à table le découvre aujourd’hui selon ses propres codes. Cette absence de tradition, souvent perçue comme une faiblesse, constitue en réalité un avantage.
« Je pense que le plus important, c’est qu’il n’y a pas de règles. Aujourd’hui, les gens expérimentent sans suivre de règles… ils se fient simplement à ce qu’ils préfèrent. »
Du point de vue d’un sommelier, cela ouvre à la fois des opportunités et des défis. L’opportunité réside dans la capacité à façonner une culture encore en construction. Le défi tient à l’éducation, non seulement sur le plan technique, mais aussi dans la compréhension du rôle même du sommelier.
« Toute la culture autour du sommelier… la plupart des gens ne savent pas encore ce que nous faisons… il reste beaucoup de chemin à parcourir. »
Cela demeure l’un des principaux obstacles. En dehors du secteur, la distinction entre un sommelier, un serveur et un bartender n’est pas toujours claire. Même au sein de l’industrie, la profession continue de se structurer. L’hospitalité progresse, mais elle n’a pas encore atteint le stade où les familles encouragent activement leurs enfants à se tourner vers la sommellerie.
Et pourtant, l’intérêt est bien présent. Les écoles hôtelières forment des étudiants désireux de se spécialiser. Les professionnels recherchent des certifications. Les amateurs s’engagent dans le vin au delà d’une consommation occasionnelle.
« L’éducation est essentielle… les gens veulent atteindre ces objectifs, réussir ces examens, obtenir ces distinctions. »
C’est ici que le cadre de l’ASI prend toute son importance. La possibilité d’offrir des parcours structurés et reconnus à l’échelle internationale — à travers les Certifications, le Diploma et les compétitions — apporte une base capable de se déployer au delà des grands centres urbains. Elle offre un langage et un standard compréhensibles dans un pays aussi vaste et diversifié que l’Inde.
Il existe également une dimension pratique. Le coût compte. L’accessibilité compte. L’association veille activement à maintenir l’accès aux programmes de l’ASI à un niveau abordable.
« Je pense que l’ASI est déjà très compétitive… le coût d’entrée est presque négligeable si on le compare aux standards internationaux. »
Enfin, l’un des signes les plus révélateurs de cette progression est apparu lors de la première compétition nationale : quatorze candidats, dont la moitié basée en Inde et l’autre moitié travaillant à l’international, notamment en Italie, à Dubaï ou à Singapour. Des sommeliers indiens qui reviennent, ou se reconnectent, pour concourir sous leur bannière nationale.




