
Note de la rédaction : À la suite du concours du ASI Best Sommelier of the Americas 2022, organisé à Santiago du Chili en 2022, nous avons souhaité consacrer le tout premier numéro d’ASI MAG aux sommeliers qui explorent les nouvelles frontières des Amériques. Les sommeliers sont, par essence, des précurseurs : ils adoptent de nouveaux territoires, de nouveaux styles et de nouvelles philosophies avant le reste du monde.
Pour porter ce projet, il nous semblait naturel de faire appel à deux personnalités d’exception. Alejandra Ried, alors présidente de l’Association des Sommeliers du Chili, et Paz Levinson, lauréate du concours ASI Best Sommelier of the Americas 2015 et quatrième du concours ASI Best Sommelier of the World 2019, ont accepté d’être les rédactrices invitées de ce numéro. Installée en France, où elle exerce les fonctions de cheffe sommelière exécutive au sein du Groupe Pic, Paz était également, à cette époque, un membre actif du comité des concours de l’ASI.
Association de la Sommellerie Internationale (ASI) : Lorsque vous avez remporté le titre de Meilleure Sommelière des Amériques en 2015, vous êtes devenue la première sommelière sud-américaine à décrocher cette distinction. Pensez-vous avoir inspiré une nouvelle génération de sommeliers, en Argentine comme dans toute l’Amérique du Sud ?
Paz Levinson (PL) : C’est précisément l’une des raisons pour lesquelles j’étais si heureuse de revenir au Chili. Cette victoire reste l’un des moments les plus marquants de ma vie. Elle a véritablement changé mon parcours, en m’ouvrant les portes du monde entier et en me donnant la possibilité de travailler où je le souhaitais.
À cette époque, je vivais déjà en France, où je préparais le concours. J’avais moi-même été inspirée par Véronique Rivest et Elyse Lambert, qui avaient remporté ce titre avant moi. Si, à mon tour, j’ai pu inspirer d’autres sommeliers en Amérique latine, j’en suis profondément heureuse.
Cette victoire a également contribué à inscrire les Amériques sur la carte mondiale de la sommellerie. Elle témoigne surtout de la qualité et de la solidarité de notre communauté de sommeliers à travers tout le continent.
ASI : Après votre victoire en 2015, puis les excellents résultats de Martin Bruno et de Valeria Gamper lors du concours continental de 2018, avez-vous le sentiment que la sommellerie sud-américaine connaît une véritable montée en puissance ?
PL : Oui, incontestablement.
Pour Martin Bruno, sa participation au concours continental organisé au Chili en 2015 a constitué une expérience absolument déterminante. L’organisation du concours ASI Best Sommelier of the World 2016 en Argentine a également eu un impact considérable sur toute une génération de sommeliers de la région, notamment Valeria Gamper.
Accueillir une compétition mondiale donne une énergie extraordinaire à toute une profession. Les succès de Valeria, sacrée Meilleure Sommelière des Amériques en 2022, de Martin et de nombreux autres candidats inspirent aujourd’hui une nouvelle génération. D’ailleurs, je vois déjà apparaître de nouveaux visages très prometteurs.
Au sein du Groupe Pic, qui compte aujourd’hui huit restaurants totalisant dix étoiles Michelin (en 2026), j’ai eu le privilège d’accueillir de nombreux sommeliers venus d’Amérique du Sud pour travailler à mes côtés en France. J’aime comparer cette expérience au fait de semer des graines dans une terre particulièrement fertile. C’est une immense satisfaction de les voir ensuite s’épanouir.
Et ces talents ne viennent pas uniquement d’Argentine. Nous accueillons également des sommeliers d’Uruguay, du Chili et de nombreux autres pays du continent. Certains, comme Valeria, poursuivent désormais leur carrière en Espagne et acquièrent une expérience internationale précieuse.
Parallèlement, je constate qu’en Argentine une véritable communauté de sommeliers s’est construite autour du partage. Nous dégustons ensemble des vins du monde entier, nous échangeons nos expériences et nous progressons collectivement. Je suis donc très optimiste quant à l’avenir de la sommellerie en Amérique latine.
ASI : Le concours ASI Best Sommelier of the Americas 2022, organisé au Chili, ne se limitait pas à une compétition. Il constituait également une formidable vitrine de la diversité des terroirs chiliens. Pourquoi était-il important de mettre en avant des régions situées au-delà des vignobles les plus connus ?
Alejandra Ried (AR) : Il est essentiel de faire découvrir aux consommateurs et aux sommeliers du monde entier nos petits producteurs et de proposer une vision du Chili qui dépasse Santiago et les régions viticoles les plus célèbres.
Nos jeunes sommeliers jouent un rôle déterminant dans cette évolution. Ils sont les principaux artisans du rapprochement entre les petits producteurs des régions plus isolées et les consommateurs, aussi bien au Chili qu’à l’international.
Je retrouve désormais ces domaines sur les cartes de restaurants chiliens, mais aussi de plus en plus dans les grandes tables et les meilleurs bars à vin du monde.
Parmi les régions qui me passionnent aujourd’hui, je citerais les vallées de Malleco et d’Osorno, dans le sud du pays, ainsi que le climat frais de Limarí, au nord.
De l’autre côté de la cordillère, en Argentine, je suis littéralement tombée sous le charme du Cabernet Franc. Quant à l’Uruguay, il réalise un travail remarquable avec le Tannat tout en produisant des Albariño d’une remarquable fraîcheur.
PL : Avant tout, j’aime profondément les vins chiliens.
Aujourd’hui, en France, j’ai accès aussi bien aux nouvelles générations de producteurs qu’aux maisons historiques chiliennes. Les liens entre la France et le Chili demeurent particulièrement forts.
Grâce à cette nouvelle image qualitative, les sommeliers sont désormais prêts à valoriser des vins chiliens exprimant pleinement leur terroir. Le Chili n’est plus seulement perçu comme un pays de vins simples destinés à une consommation quotidienne. Ses Cabernet Sauvignon et ses Sauvignon Blanc aux profils frais correspondent parfaitement aux attentes des consommateurs français.
Nous parlons du País depuis de nombreuses années, mais nous découvrons aujourd’hui toute la diversité des styles qu’il peut produire. La profession assume désormais pleinement ce cépage emblématique de l’histoire viticole chilienne.
En Argentine également, les vins issus de Criolla Chica gagnent en qualité, et je pense que le Chili a largement contribué à révéler le potentiel de cette famille de cépages. Bien que la Criolla ne représente que quelques centaines d’hectares en Argentine, nous découvrons aujourd’hui des interprétations d’une grande finesse, notamment dans la province de San Juan.
Ce mouvement encourage également la redécouverte d’autres cépages historiques qui existaient depuis toujours dans nos vignobles mais n’étaient jamais mentionnés sur les étiquettes. Ces cépages longtemps restés anonymes acquièrent enfin leur propre identité.
L’Argentine progresse également de façon spectaculaire dans les vins blancs. Nous élaborons désormais des vins possédant une véritable signature, avec de magnifiques Sémillon, Sauvignon Blanc et Chardonnay issus de vignobles d’altitude dans la cordillère des Andes. Les nouvelles expressions du Torrontés, vinifié selon des approches inédites, sont elles aussi particulièrement enthousiasmantes.
Je suis également très encouragée par le développement des vinifications à faible intervention, aussi bien au Chili qu’en Argentine.
Des producteurs comme Miguel Torres montrent la voie en matière de viticulture biologique et de développement durable. Et cette notion de durabilité ne concerne pas uniquement l’environnement : elle englobe aussi la pérennité économique des viticulteurs.
Plus récemment, j’ai dégusté d’excellents vins uruguayens, notamment des Albariño et des Riesling d’un très haut niveau. J’ai également été impressionnée par certains Riesling brésiliens, élaborés selon des approches très naturelles.
Lorsque les sommeliers forment une communauté forte, ils contribuent aussi à renforcer toute la communauté des vignerons. Ensemble, nous construisons une filière viticole plus solidaire et plus durable.






